À l’approche des discussions intenses sur le PLF 2026, l’Alliance des Économistes Istiqlaliens (AEI) propose 8 mesures pour renforcer l’État social, stimuler l’investissement privé et protéger la souveraineté nationale tout en soutenant le pouvoir d’achat des ménages.
Force de proposition du Parti de l’Istiqlal,l’Alliance présente huit mesures concrètes pour soutenir l’élan de développement que connaît le Royaume, un élan porté par les préparatifs de la Coupe du Monde 2030, mais également par le chantier colossal de l’État social et les nombreux projets de développement qui l’accompagnent. Et si la première mesure concerne l’accélération de la mise en œuvre des principaux axes de l’Etat social, avec un ciblage basé sur le registre social, à même de rectifier les insuffisances constatées dans les pratiques actuelles, la deuxième priorité concerne la délicate révision fiscale, une question attendue chaque année par l’opinion publique, et plus particulièrement par la classe moyenne.
Lifting fiscal…
Face à la hausse du coût de la vie, la revalorisation des revenus et des salaires figure en tête des recommandations. Dans ce cadre, l’AEI propose d’élargir la tranche de revenu soumise au taux maximum de l’Impôt sur le revenu (IR) de 34 %, la portant de 180.000 à 240.000 DH. L’Alliance préconise également l’introduction de clauses contractuelles ou conventionnelles permettant une revalorisation automatique des salaires en fonction de l’évolution de l’indice officiel du coût de la vie (ICV). Dans la même logique, l’Alliance plaide pour l’encouragement de l’épargne comme levier de développement de la classe moyenne. Pour Adnane Benchakroun, vice-président de l’Alliance des Economistes Istiqlaliens, « la classe moyenne n’est pas seulement définie par un chiffre, mais aussi par la capacité à se projeter, à épargner, à investir dans l’éducation et le logement ». C’est cette sécurité économique qui fonde son rôle central dans la stabilité sociale, ajoute l’Istiqlalien. C’est ainsi que l’AEI rappelle que la fiscalité de l’épargne au Maroc reste moins avantageuse que celle des pays de l’OCDE. Malgré des dispositifs fiscaux existants (exonérations d’IR, impôts sur dividendes ou plus-values), ils restent peu connus et limités par des plafonds gelés depuis plus de dix ans. L’idée est ainsi de porter le plafond du Plan Épargne Entreprise (PEE) de 600.000 à 1 million de dirhams, avec un abondement annuel par l’entreprise de 15 % du revenu salarial imposable au lieu de 10 %. Il s’agit aussi d’augmenter le plafond du Plan Épargne Logement (PEL) de 400.000 à 600.000 dirhams et celui du Plan Épargne Éducation (PE Education) de 300.000 à 500.000 dirhams.
Les Istiqlaliens insistent également sur la nécessité de lutter contre la spéculation sur les produits alimentaires. L’objectif est de réduire les prix des viandes, reconstituer le cheptel, notamment bovin, et assurer un approvisionnement régulier en viandes rouges et produits laitiers. Car oui, les chiffres récents montrent que le cheptel national comptait 32,8 millions de têtes en août 2025, dont 23,16 millions d’ovins, soit une croissance de 16 % par rapport à 2023. Cependant, le déficit se situe surtout au niveau des mâles et du bovin, avec une baisse de 27 % des têtes bovines (2.094.109 en 2025 contre 2.883.867 en 2023).Sur le plan de l’éducation, l’AEI appelle à soutenir financièrement les parents dans la scolarisation de leurs enfants. Elle suggère d’appliquer pleinement les dispositions de la loi 01-00 portant organisation de l’enseignement supérieur, promulguée en 2000. Selon son article 88, des déductions fiscales peuvent être accordées pour les frais de scolarité ou de formation. Vingt-cinq ans après sa promulgation, les Istiqlaliens estiment qu’il est temps de concrétiser cette déductibilité pour l’enseignement supérieur et de l’étendre à l’enseignement élémentaire et secondaire, en particulier pour les familles à revenu modeste ou intermédiaire.
Anticiper les risques d’investissement
Côté investissements, le brief de l’AEI souligne que le contexte international demeure incertain et potentiellement défavorable au Maroc. En effet, l’accord récent entre les États-Unis et l’Europe, combiné aux discussions sur un éventuel Free Trade Agreement (FTA), pourrait rediriger les flux d’investissements vers les États-Unis, au détriment des pays comme le Maroc. Pour le vice-président de l’Alliance, il est désormais crucial de libérer les énergies productives et de lever les obstacles réglementaires, en accélérant la mise en œuvre de la charte de l’investissement -pleinement opérationnelle, y compris pour les PME – et en garantissant le versement effectif des subventions prévues. Ceci passe par la reconsidération du dispositif de l’auto-entrepreneur en élargissant les seuils de chiffre d’affaires annuels, passant de 200.000 à 400.000 DH pour les prestations de services et de 500.000 à 1 million de DH pour les activités commerciales et industrielles. « Le plafond de chiffre d’affaires avec un même client serait porté de 80.000 à 120.000 DH, tandis que la retenue à la source passerait de 30 % à 20 %, avec une déclaration trimestrielle simplifiée pour toutes les microactivités », suggère l’Alliance.
Par ailleurs, il est proposé de simplifier le passage du statut d’auto-entrepreneur vers une structure plus adaptée, comme la SARL, grâce à un mécanisme approprié mis en place auprès des Centres Régionaux d’Investissement (CRI). L’AEI préconise aussi de labelliser et accompagner les entreprises innovantes, en partenariat avec des instituts de recherche tels que MAScIR, afin de stimuler l’innovation et la compétitivité. Pour les leaders Istiqlaliens, cette série de mesures, s’inscrivant dans la tradition de l’AEI de nourrir la réflexion politique du pays, constitue une tentative d’affiner l’action publique et d’inciter l’Exécutif à corriger certains déséquilibres avant que le débat politique ne s’intensifie en 2026.
Saâd JAFRI
Il est vrai que la publication de ce type de recommandations, à quelques mois d’une échéance électorale, peut donner le sentiment d’une entrée en campagne avant l’heure. Mais il faut replacer la démarche dans la tradition de l’Alliance des Économistes Istiqlaliens. Chaque année, l’AEI publie un document de travail qui se veut une contribution au débat public autour de la loi de finances. Ce n’est donc pas un acte isolé. Ce qui change cette fois-ci, c’est le contexte : fortes tensions économiques et climatiques, fin de mandat gouvernemental, attentes sociales accrues. Forcément, toute proposition prend une dimension politique. Mais cela ne signifie pas automatiquement qu’il s’agit d’un programme électoral déguisé. On peut aussi y voir une tentative d’affiner l’action publique, de pousser l’Exécutif à corriger certains déséquilibres avant que le débat politique ne s’embrase en 2026.
L’AEI plaide notamment pour l’élargissement de la classe moyenne, un sujet qui a longtemps divisé les économistes. Comment peut-on aujourd’hui définir cette classe en termes de chiffres et de revenus ?
La « classe moyenne » est un sujet mouvant, qui a longtemps divisé économistes et décideurs. Dans le document de l’AEI, elle est surtout abordée sous l’angle de l’épargne et du pouvoir d’achat. Les économistes marocains s’accordent généralement pour situer la classe moyenne entre 6.000 et 20.000 dirhams de revenu mensuel par ménage, avec des nuances selon la taille du foyer et le lieu de résidence (un revenu qui permet de se loger décemment, scolariser les enfants et disposer d’une marge d’épargne minimale).
L’AEI met l’accent sur des outils concrets : élargissement des plafonds de plans d’épargne (PEL, PEE, PE Éducation), allégements fiscaux, meilleure progressivité de l’impôt sur le revenu. En d’autres termes, la classe moyenne n’est pas seulement définie par un chiffre, mais aussi par la capacité à se projeter, à épargner, à investir dans l’éducation et le logement. C’est cette sécurité économique qui fonde son rôle central dans la stabilité sociale.
Concernant les recettes fiscales, elles sont certes en hausse, mais pourraient encore progresser si l’on élargissait l’assiette. Une telle mesure pourrait même alléger le poids fiscal pesant sur les salariés et fonctionnaires à revenu moyen. L’Exécutif sera-t-il en mesure de garantir cet équilibre ?
Les recettes fiscales progressent, notamment grâce à la TVA et à l’impôt sur les sociétés. L’AEI propose d’aller plus loin en élargissant l’assiette, en révisant les dépenses fiscales et en réorganisant le recouvrement, surtout au niveau territorial. Cela permettrait de faire contribuer davantage les secteurs encore partiellement informels ou bénéficiant de niches peu justifiées.
L’enjeu est double : générer de nouvelles ressources pour financer les politiques sociales et, en parallèle, alléger la pression sur les salariés et fonctionnaires de la classe moyenne. Cet équilibre est délicat, mais il est faisable si l’élargissement de l’assiette est ciblé et accompagné d’une meilleure justice fiscale. La clé réside dans la capacité de l’Exécutif à combiner discipline budgétaire et équité, tout en évitant que l’informel ou certaines rentes échappent à l’effort collectif.