En 2024, les banques marocaines ont affiché des performances exceptionnelles, avec plus de 24 milliards de dirhams de résultats pour les dix principaux acteurs. Porté par une forte hausse des résultats des opérations de marché et un coût du risque maîtrisé, le secteur s’impose comme l’un des plus rentables de l’économie nationale.
Le produit net bancaire (PNB) agrégé a, quant à lui, franchi en 2024 la barre des 105 milliards de dirhams, en hausse de 11,7% par rapport à 2023. À l’exception de Société Générale Maroc, en pleine restructuration à la suite du changement de son actionnaire principal, toutes les autres banques ont enregistré une progression significative de leur activité.
Chez les “Big Three”, les trois plus grandes banques du secteur, la tendance est particulièrement marquée : Attijariwafabank affiche une hausse de 15,2% de son PNB et de 28,9% de son résultat net consolidé, suivie par la Banque Centrale Populaire (+12,3% de PNB, +20,2% de RNC) et Bank of Africa (+10% de PNB, +21% de RNC).
Si ces résultats peuvent s’expliquer en partie par le dynamisme économique constaté durant l’année passée, dont ont également bénéficié d’autres secteurs, les banques nationales, elles, affichent une régularité qui confine à l’exception.
Comment expliquer la forme éclatante de nos banques ? Si, depuis déjà plusieurs années, ces institutions ont su consolider leurs fondamentaux et optimiser leurs modèles économiques, un contexte particulièrement favorable leur a permis de tirer leur épingle du jeu. “L’élément exceptionnel qui a véritablement dopé les résultats des banques en 2024, ce sont les activités de marché”, analyse Abderrazzak Elmaghraoui, Directeur général et Directeur de gestion de Serval Asset Management.
Rappelons que le PNB d’une banque se compose de trois éléments : la marge d’intérêt (écart entre intérêts sur prêts et dépôts), les commissions nettes (frais liés aux services bancaires) et le résultat des opérations de marché (activités sur les marchés financiers). Cette dernière activité a largement surperformé en 2024, comme en témoignent les croissances exceptionnelles des résultats de marché enregistrées par la BCP (+68,5%) et par le groupe AWB (+39,4%).
“L’impact le plus important est venu de l’activité de trading sur le marché obligataire”, nous apprend Abderrazzak Elmaghraoui. Le fonctionnement du marché obligataire est simple : lorsque le taux directeur baisse, la valeur du portefeuille obligataire s’accroît mécaniquement, les anciennes obligations offrant un rendement plus élevé que les nouvelles émissions.
En 2022, en réponse à un important choc inflationniste lié à la guerre en Ukraine, Bank Al-Maghrib a relevé à trois reprises son taux directeur, provoquant des pertes significatives sur les portefeuilles obligataires des banques. Cette tendance s’est toutefois inversée en 2024, avec deux baisses successives du taux, puis une nouvelle réduction au premier trimestre 2025, permettant ainsi aux établissements bancaires de dégager des gains notables sur ces mêmes portefeuilles.
Par ailleurs, “l’activité crédit affiche de bonnes performances, soutenue par une conjoncture très favorable”, note notre analyste, ce qui a permis in fine une bonne progression du PNB. En parallèle, les charges d’exploitation ont progressé à un rythme bien inférieur à celui du PNB, “ce qui a permis une nette amélioration du résultat brut d’exploitation des banques, grâce à un véritable effet de levier”, poursuit Abderrazzak Elmaghraoui.
Cela se traduit également dans le coefficient d’exploitation, indicateur du rapport entre les charges d’exploitation et le PNB, qui reflète la capacité de la banque à générer des revenus sans alourdir sa structure de coûts. Ainsi, pour AWB, ce coefficient s’est établi à 30,6%, contre 33,2% en 2023 et 36% en 2022, et pour BOA à 46%, contre 52% à fin 2023.
Face à l’augmentation substantielle du résultat brut d’exploitation des banques, les coûts du risque sont restés maîtrisés, voire en baisse pour certaines institutions. C’est le cas notamment de la CDM, dont le coût du risque a reculé de 10,5%. “Cette maîtrise s’explique par la gestion rigoureuse adoptée par les banques, mais aussi par l’amélioration de la conjoncture, avec des secteurs comme le BTP ou le tourisme qui connaissent une bonne dynamique”, détaille Abderrazzak Elmaghraoui.
La forte progression du résultat brut d’exploitation, combinée à une bonne maîtrise du coût du risque, a permis aux banques de dégager des résultats d’exploitation, puis des résultats nets particulièrement élevés, faisant d’elles des entreprises parmi les plus rentables de l’économie, en comparaison avec d’autres secteurs d’activité.
Au-delà de cette situation économique propice, dont les banques universelles de la place ont su pleinement tirer parti, leur rentabilité s’explique également par la position privilégiée qu’elles occupent au sein de l’économie marocaine, une position qui leur permet de maximiser leurs profits. De l’avis même de la Banque Centrale (Analyse de la concurrence bancaire au Maroc : Approche de Panzar et Rosse), le secteur bancaire national évolue dans une structure de concurrence monopolistique, caractérisée par un “degré de concentration modérément élevé”.
Le faible niveau de concurrence ne permet pas de faire baisser les marges ni d’améliorer les conditions pour les clients, que ce soit au niveau des taux, des frais ou des services. En revanche, il permet aux banques de conserver une rentabilité élevée grâce à leur position bien établie sur le marché.
“Cette concentration explique en partie pourquoi le secteur bancaire est fortement mis à contribution par l’État”, fait remarquer Abderrazzak Elmaghraoui. Les établissements de crédit et organismes assimilés comptent parmi les structures les plus lourdement imposées du pays. Le taux de l’impôt sur les sociétés (IS) auquel ils sont soumis ne cesse d’augmenter, passant de 37% en 2022 à 38,5% en 2024, avec une trajectoire haussière qui devrait atteindre 40% en 2026.
Et par rapport aux autres activités ?
La rentabilité du secteur bancaire peut-elle aussi s’expliquer par sa relative concentration ?
Soufiane CHAHID
Priver les TPME de financement revient à les étouffer et à empêcher toute émergence d’un tissu entrepreneurial solide. Sa Majesté le Roi Mohammed VI avait, lors du discours du 11 octobre 2019 à l’occasion de la rentrée parlementaire, tiré la sonnette d’alarme sur cette situation et appelé les banques à se remobiliser en ce sens. Depuis, des programmes de soutien aux porteurs de projets, tels qu’Intelaka, ainsi que des financements garantis par le fonds Tamwilcom, ont été mis en place.
Pour appuyer ces initiatives, le Wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, vient d’annoncer un nouveau mécanisme de soutien au financement des TPME, reposant sur un refinancement des banques à un taux préférentiel équivalent au taux directeur diminué de 25 points de base.
En juin 2024, Holmarcom a finalisé l’opération en rachetant les 15% restants, portant ainsi sa participation à 78,7% du capital du CDM. Entre-temps, une autre banque est passée sous pavillon marocain : en avril 2024, le groupe français Société Générale a annoncé la vente de 57,67% de sa filiale marocaine (SGMB), ainsi que de La Marocaine Vie, au groupe Saham, pour un montant de 745 millions d’euros.
Ce retrait des banques françaises s’inscrit dans une dynamique plus large de désengagement du continent africain, motivée par des choix stratégiques de recentrage, des contraintes réglementaires européennes de plus en plus strictes, ainsi que par les difficultés à s’adapter aux réalités locales des marchés.
Ces départs s’expliquent aussi par l’incapacité à faire de la banque de détail un levier de croissance dans un environnement exposé à divers risques : crédit, change, gouvernance, mais aussi à une certaine inadéquation avec les pratiques locales en matière d’octroi de crédit. Dernier bastion français encore en place : la BMCI, filiale de BNP Paribas, dont l’avenir reste entouré de nombreuses spéculations.