Interview avec Younes Eddaoudi : « L’accès aux services juridiques au Maroc reste largement sous-digitalisé »

Bien que le ministère de la Justice ait entrepris ces dernières années une vaste transition numérique du système judiciaire, des lacunes persistent, notamment en ce qui concerne la digitalisation de l’accès aux conseils et consultations juridiques fournies par différents auxiliaires de justice (avocats, notaires, huissiers de justice, etc.). Younes Eddaoudi, CEO de Quanoni, une LegalTech marocaine spécialisée dans le conseil juridique sur mesure, nous éclaire sur les défis du secteur et les efforts encore nécessaires.

Pouvez-vous nous présenter Quanoni et nous expliquer comment est née l’idée de cette plateforme ?  

Quanoni est une startup de LegalTech qui a été créée pour résoudre un problème majeur et récurrent, celui de l’accès au conseil juridique. Dans un monde où la technologie transforme de nombreux secteurs, le domaine juridique reste souvent lent et difficile d’accès.

L’idée de Quanoni est née d’une expérience personnelle. Durant mes études en droit, mes proches me sollicitaient fréquemment pour des conseils juridiques. J’ai alors réalisé que ce problème dépassait mon entourage et reflétait une réalité plus large. Tandis que des secteurs comme la finance, la santé ou le transport ont largement bénéficié de la digitalisation, le domaine juridique reste en grande partie à la traîne dans cette transition.

Ainsi, pour combler cette lacune, Quanoni a été conçu comme une plateforme permettant d’accéder instantanément à des conseils juridiques délivrés par des avocats expérimentés et spécialisés, sans nécessité de rendez-vous ni de déplacement. L’objectif est de rendre l’information juridique, souvent complexe à interpréter, plus accessible, claire et flexible, tout en exploitant la technologie pour moderniser et accélérer la digitalisation du secteur.

  Comment interpréter vous le marché marocain en termes de création de startups-solution innovatrices ?  

Au Maroc, en tant que marché émergent, une transition commence à s’amorcer avec d’importantes initiatives. En effet, plus le nombre d’acteurs se multipliera, plus il sera possible d’éduquer le marché et de structurer un véritable écosystème, notamment dans la LegalTech. Aujourd’hui, l’accès au droit demeure largement sous-digitalisé par rapport à d’autres secteurs, ce qui rend sa modernisation essentielle.

Ainsi, nous sommes convaincus que le succès d’une startup LegalTech ne repose pas uniquement sur l’innovation technologique, mais aussi sur l’engagement d’un écosystème dynamique. C’est pourquoi, dans la stratégie de Quanoni, nous investissons activement dans l’éducation du marché à travers des actions de sensibilisation et des stratégies marketing adaptées.
 

Comment les avocats ont-ils réagi à votre initiative ? Ont-ils immédiatement adhéré au concept, ou avez-vous rencontré des résistances ?  

L’un des principaux défis auxquels nous avons été confrontés concernait le cadre réglementaire de la profession, notamment les restrictions liées à la publicité. Nous avons donc tenu à préciser que Quanoni est avant tout une solution technologique, développée dans le strict respect des normes déontologiques et en totale conformité avec la législation en vigueur.

En amont, nous avons mené un travail approfondi pour mieux appréhender les besoins du marché, en organisant des sessions de tests et de co-création avec des avocats afin de comprendre leurs attentes et d’établir les bases de notre collaboration. À ce jour, notre réseau regroupe une vingtaine d’avocats ayant accompagné 138 utilisateurs depuis notre lancement il y a 1 an.
 

Selon vous, quels sont les principaux obstacles à la digitalisation des services juridiques au Maroc, et quelles solutions pourraient être envisagées pour y remédier ?  

La digitalisation du secteur juridique au Maroc est freinée par l’absence d’une stratégie nationale adapté à chaque secteur. Bien que des initiatives comme « Maroc Digital 2030 » et le projet de digitalisation des tribunaux lancé par le ministère de la justice existent, le domaine juridique nécessite une approche spécifique pour assurer une transition efficace.

Un autre défi de taille réside dans la rigidité du cadre réglementaire, qui constitue un frein à l’innovation. Les législations actuelles, bien qu’essentielles pour garantir la sécurité et la conformité des pratiques juridiques, ne sont pas toujours adaptées à l’ère numérique.

De plus, la réticence au changement et la méconnaissance des outils numériques, poussent de nombreux professionnels du droit à hésiter face à l’adoption de solutions digitales, par crainte ou par manque de formation adéquate.

Enfin, le manque de recherche et d’innovation prive le secteur des avancées nécessaires pour répondre aux défis du numérique. Pour accélérer cette transformation, il est essentiel de définir une feuille de route dédiée, d’adapter la réglementation, de sensibiliser les professionnels, et d’encourager l’investissement dans la LegalTech et la recherche.
 

En tant que jeune diplômé d’une université marocaine ayant choisi l’entrepreneuriat, quel conseil donneriez-vous aux jeunes diplômés souhaitant élargir leurs horizons professionnels ?  

Dès le début, j’ai enrichi mon parcours par l’autoformation et des programmes de mentorat en gestion, finance et développement commercial. Un fellowship avec la Fondation Friedrich Naumann en Allemagne m’a également offert une immersion approfondie dans la gouvernance et la transformation numérique.

Je conseille aux jeunes diplômés de ne pas se limiter à leur formation académique. Si l’université apporte des bases théoriques, c’est avant tout par l’expérience sur le terrain qu’ils développeront des compétences transversales, testeront leurs idées et saisiront les réalités du marché.

Il est surtout essentiel de garder les pieds sur terre. Beaucoup de jeunes, influencés par des success stories médiatisées, rêvent de devenir le « Zuckerberg ou Elon Musk marocain » et d’édifier un géant mondial dès leur première startup. Si l’ambition est importante, c’est la lucidité et le pragmatisme qui permettent de progresser. Plutôt que de viser immédiatement une « licorne », concentrez-vous sur la résolution d’un problème concret, développez une solution viable et adaptez-vous aux réalités du marché. Lancer une startup, c’est naviguer dans l’incertitude, apprendre en avançant et ajuster sa trajectoire au fil des défis rencontrés. Si vous avez une idée, mettez-la en œuvre avec les moyens disponibles et améliorez-la progressivement.

Recueillis par Youssef Benkirane

 

​La nouvelle stratégie « Maroc Digital 2030 » : 1 000 startups d’ici 2026
La stratégie numérique du Maroc, inscrite dans le cadre de « Digital Morocco 2030 », ambitionne de positionner le pays comme un hub digital en accélérant la digitalisation des services publics et en dynamisant l’économie numérique. Parmi les mesures phares figurent la création d’un label pour les startups marocaines, la simplification du cadre juridique, le développement d’incubateurs et la mise en place de partenariats stratégiques. Un label PME Tech est également prévu pour soutenir les entreprises IT à travers la préférence nationale et des aides à l’export. L’objectif est aussi de former 100 000 jeunes par an d’ici 2030, de renforcer les infrastructures numériques avec la fibre optique, la 5G et le cloud computing, tout en intégrant l’intelligence artificielle et en garantissant un accès inclusif aux services digitaux. L’un des piliers majeurs de cette stratégie repose sur la création de 1 000 startups d’ici 2026, puis 3 000 à l’horizon 2030, avec une ambition de levée de fonds atteignant 2 milliards de dirhams en 2026 et 7 milliards en 2030. Ces objectifs, annoncés par Ghita Mezzour, ministre sortante chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, sont désormais sous la responsabilité de Mme Amal El Fallah Seghrouchni et de tout un écosystème de jeunes compétences.

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